Marseille et Berlin, deux villes pauvres qui « n’arrivent pas à se payer des riches »

2 octobre 2010

Synthèse de la réunion « pensons le matin » du 21 novembre 2009

« Pensons le Matin » continue à croiser des regards très différents sur le même sujet. La définition de la gentrification s’affine. Ce phénomène est à la fois géographique, social et politique. Il est un levier indispensable pour saisir les transformation que connaissent les villes et les sociétés. Cette séance est également l’occasion de travailler, avec le géographe Boris Grésillon, sur une étude de cas : Berlin. Et de réaffirmer une conviction profonde : une politique de l’habitat juste implique un droit au logement pour tous.

La problématique de la gentrification est abordée à partir de positionnement très différents. Pour SFT- La Friche la Belle de Mai, il s’agit d’interroger ce phénomène du point de vue d’un opérateur culturel et de ses interlocuteurs. En quoi la culture est-elle vecteur de gentrification ?

Un Centre Ville pour tous est une association militante et agissante. Elle est porteuse d’une diversité sur laquelle devrait s’appuyer Marseille Provence 2013, « une autre approche que celle des institutions et des pouvoirs politiques ».

La diversité des approches permet également de souligner les effets transversaux de la culture. Sans ces approches transversales la question de la transformation urbaine ne peut pas être efficacement abordée. La culture est bien un « outil » de transformation urbaine. Ces problématiques sont aussi fondamentalement politiques. L’échange avec Un Centre Ville pour tous, qui est une démarche politique, prend ainsi tous son sens.

La gentrification ne se limite pas à la seule dimension géographique. L’installation de nouvelle couche de population aisée implique forcément aussi une transformation économique et sociale du territoire.  La gentrification est aussi le fruit de politiques publiques volontaristes. Des politiques de réhabilitation ou de rénovation dont le but plus ou moins avoué consiste à revaloriser des quartiers donc à y installer des gens plus riches.

Les trois acceptions, géographique, sociale et politique, sont souvent employées simultanément. Bien qu’elles aient chacune leur légitimité, elles se recoupent. Le terme gentrification est donc polysémique et incontournable pour qui s’intéresse à la problématique ville et société.

La revalorisation sociale d’un quartier n’est pas en soit négative. La gentrification peut donc être positive si les populations se mélangent.

Peut-on parler de gentrification douce ?

il est évident qu’une ville a besoin de s’enrichir. Mais le libéralisme conduit forcément à la ségrégation économique, sociale, spatiale, culturelle…  Il génère des processus d’affrontement. « Les décideurs politiques qui sont censés représenter les riches portent la hache dans les quartiers pauvres et les pauvres se révoltent ».

Le vrai problème de la gentrification n’est pas l’apport d’une nouvelle population mais le fait que cette population chasse celle qui était en place auparavant. Alors qu’en toute logique cette dernière devrait être la première bénéficiaire de la gentrification. Quand on observe les politiques publiques on a l’impression que cette population est indésirable sinon inutiles alors qu’au contraire la ville à besoin d’elle.

Rappelons-nous qu’étymologiquement la gentrification renvoie à une certaine forme d’aristocratie. Ce terme induit donc un principe de ségrégation. «Cette problématique croise les préoccupations culturelles et la nécessité de faire lien dans la cité ». Car la culture est autant un phénomène de construction que de déconstruction de la cité. On retrouve d’ailleurs les mêmes approches aristocratiques dans la culture. Elles reposent sur des oppositions binaires : « culture savante » contre « culture populaire », culture légitime contre culture illégitime.

A noter que l’aseptisation des quartiers gentrifiés n’est pas forcément désirée par les populations plus aisées qui ont justement choisi ces quartiers parce qu’ils étaient vivants. Si ces quartiers perdent leurs âmes, ils les quittent. Il n’est pas inintéressant d’être aussi à l’écoute des attentes et des désirs des « gentrificateurs ».

Dans les quartiers paupérisés, les artistes, qui sont aussi les éléments pauvres de la sociétés, impulsent souvent le mouvement de gentrification. Ils précèdent la gentrification et en sont ensuite parfois victimes. Ils s’installent dans des territoires où les espaces sont vastes et bon marchés. « Ils ont le sens de l’espace. Ce sont des « défricheurs ».

Un détour par Berlin

Le géographe Boris Grésillon propose alors un exposé de la situation à Berlin, une ville qu’il connaît particulièrement bien, car, il a notamment réalisé sa thèse sur le bouleversement culturelle de cette cité qui est redevenue capitale de l’Allemagne en 1990, après la chute du Mur.

Cette ville a connu sa part d’ombre avec le nazisme puis comme symbole de la guerre froide et sa part de lumière avec la chute du Mur en 1989. Le destin de cette Cité est également lié à l’histoire des migrations et de citer les Huguenots chassés de France, l’émigration Russe et dans les années 60 l’installation d’une communauté Turque. En terme de superficie, le territoire communale de Berlin est immense. Dix fois Paris intra muros. La campagne est intégrée à la ville, avec des espaces verts conséquents, des forêts et des parcs. Avec pour conséquence une faible densité ; deux fois moins importante qu’à Paris. Et comme chacun sait : moins de pression démographique implique moins de pression spéculative.

La ville est marquée par une coupure sociale importante entre l’Ouest et l’Est. Les quartiers les plus pauvres sont situés à l’Est et en centre ville.

Berlin est également une ville singulière de par sa dimension culturelle. Un paysage culturel phénoménal s’est développé grâce au Mur. Durant les 40 ans de division de la ville chaque camps a voulu transformer sa partie de ville en vitrine culturelle. Au moment de la réunification, Berlin s’est ainsi retrouvée dotée d’un nombres considérables d’institutions. Mais cette richesse n’est pas qu’institutionnelle, elle concerne aussi la culture underground. Bien plus qu’un phénomène de mode, cette ville est l’un des plus importants moteurs de création et d’innovation d’Europe.

Pourtant l’économie de la ville est en berne. Berlin est dramatiquement endettée et a donc très peu de moyens d’investissement. De plus, l’Allemagne étant un Etat Fédéral, la capacité d’intervention du gouvernement Allemand est assez limité.

« Si la ville est très dynamique artistiquement, l’économie ne suit pas. Il n’y a pas de marché de l’art comme à Bâle ou Cologne. Ce sont surtout des jeunes, des artistes en recherche de notoriété et le vaste monde des médias, qui s’installent à Berlin ».

A ce jour, Berlin ne peut pas être considéré comme une ville gentrifiée, puisqu’à l’échelle de l’agglomération seulement deux quartiers sont gentrifiés.

Berlin est une « ville de locataires ». Le turn-over y est très important. Les loyers ne sont pas chers. Ce qui facilite les mobilités. Il existe un droit de cité et même un droit de centralité. Le centre ville est encore habité par des familles nombreuses, des pauvres, des retraités, par des populations fragiles.

La gentrification n’est jamais totale puisqu’elle ne chasse pas les pauvres même si parfois, elle peut les éloigner.

Boris Grésillon souligne l’intelligence politique des dirigeants berlinois qui ne s’opposent pas à la « culture alternative ». Ils savent que ces lieux font vivre et parfois même revivre des quartiers entiers.

Quels enseignements tirés du cas Berlinois ?

La volonté politique de ne pas chasser les populations du centre ville semble indispensable. Le rôle de la puissance publique en tant qu’agent régulateur est tout autant essentielle. Cette action politique est légitime « car la centralité a des vertus intégratrice ». La culture joue bien évidemment aussi un rôle régulateur. D’où la nécessité de développer des politiques culturelles volontaristes, mais non interventionnistes. Il n’y a pas de fatalité à ce qu’un établissement culturel provoque de la gentrification. La seule présence d’artistes ne suffit pas à provoquer de la gentrification. L’embourgeoisement d’un quartier dépend aussi de paramètres économiques et sociaux.

Une politique de l’habitat juste implique un droit au logement pour tous. « Le droit au logement, c’est le droit à la ville ». Mais ce droit à la ville doit aussi être articulé à des politiques de transports, de déplacements…

En France, on a pu constater les effets pervers des différentes politiques nationales d’aménagement urbain, notamment en termes de gentrification. Même accompagnées de mesures sociales, elles n’ont pas pu empêcher ces phénomènes au détriment des populations les plus pauvres. Les OPAH avaient notamment pour objectifs de maintenir les populations sur place. Mais on a oublié cet objectif et dérivé sur d’autres visées.

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One Response to Marseille et Berlin, deux villes pauvres qui « n’arrivent pas à se payer des riches »

  1. Berlin, capitale Kulturelle | Cultural Cities on 28 mars 2012 at 0 h 03 min

    [...] connait une révolution culturelle et artistique, préparée durant les années du mur, selon Boris Grésillon, alors que “chaque camp a voulu transformer sa partie de ville en vitrine culturelle. Au [...]

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