Synthèse de la réunion « Pensons le matin » du 4 septembre 2010
Si des artistes de par leur activité revalorisent souvent un territoire cette présence n’est pas, par elle-même, génératrice de gentrification. En fait, les projets culturels sont souvent les premières victimes de la gentrification. « Pensons le matin » entend s’appuyer sur des expériences et des savoirs-faire artistiques et culturels dans l’objectif avoué d’inventer des outils intellectuels et pratiques afin de rendre la ville plus harmonieuse et plus équitable.
La production artistique s’épanouit difficilement dans le cadre de la seule économie de profit. Au contraire, les opérateurs culturels cherchent à générer d’autres modes d’échanges économiques et sociaux. La création artistique permet donc bien d’envisager autrement, de manière plus créative, l’ensemble des relations qui régissent la Cité. L’art devient alors parfaitement légitime pour nous aider à « réfléchir sur la manière dont se fabrique la ville ».
Cette vision s’inscrit bien évidemment dans la perspective de Marseille Provence 2013. Pour que la capitale européenne de la culture ne soit pas uniquement une opération vitrine, mais aussi un projet porté par la population, un changement de paradigme s’impose : l’obsession de la démocratisation culturelle doit céder sa place à une véritable démocratie culturelle. La première acception est verticale et pose le principe d’une culture légitime qu’il faudrait rendre accessible à des populations qui en sont démunies. La seconde, horizontale, part du principe qu’aucune culture n’est illégitime. Hors, malgré des infléchissements notables, les politiques publiques, à commencer par celles de l’Etat, sont encore fortement imprégnées par l’idéologie de l’excellence artistique et de la démocratisation culturelle. Cette approche conforte des stratégies de domination sociale : la culture du peuple est forcément une sous culture ; seules les pratiques culturelles « des classes dominantes » peuvent prétendre à l’excellence et de ce fait sont jugées légitimes.
Pensons Le Matin est donc un lieu d’échange d’expériences artistiques. Cette démarche a-t-elle aussi vocation à accompagner plus concrètement des projets et à s’inscrire dans des démarches de production ? Dans ce cas à quelles conditions ? selon quels critères ? Avec quelles structurations ? Quels moyens ?
Le Centre Franco-Allemand de Provence porte ainsi un projet1 qui résonne fortement avec la problématique de Pensons le Matin. Comme l’expliquent Joachim Rothacker et Nicole Bary, cette démarche interrogera quatre « Villes à-venir » : Marseille-Hambourg-Istanbul-Tanger. Dans la perspective de MP 2013, le projet proposera des rencontres pluridisciplinaires et pluriannuelles sur le vivre ensemble dans ces quatre villes. Des créateurs seront également sollicités et des écoles primaires seront impliquées par le biais d’un concours : « Imaginez votre ville-à-venir ».
Le géographe Boris Grésillon pense que « Villes à-venir » doit travailler à croiser les regards sur ces différentes Cités qui sont porteuses de réalités et d’imaginaires très différents. Il s’agirait alors de capter l’essence de ces villes et d’identifier les points de convergence entre elles. Mais de toute évidence, elles sont toutes confrontées à des processus de gentrification.
Pensons le Matin pourrait donc être un point de convergence pour des projets qui partagent les mêmes objectifs et la même philosophie d’action. Pour exemple, Gisèle Gros-Coissy, conseillère d’arrondissement à la culture et à la politique de la ville de la mairie des II et IIIème arrondissements, porte un projet impliquant les forces culturelles de ce secteur. Cette démarche ne pourrait-elle pas croiser une autre action, NTA 2012-2013, qui implique aussi plusieurs opérateurs artistiques et culturels du même territoire ? « Pensons le Matin doit être un lieu de partage », insiste Claude Renard.
Des convergences apparaissent aussi souhaitables avec “Hôtel du nord” ; une initiative défendue par Christine Breton, conservateur du Patrimoine, et portée par des associations des XVème et XVIème arrondissements de Marseille. Cette démarche répond à la volonté de se réapproprier un patrimoine commun. D’où l’idée de proposer, lors de l’année capitale européenne de la culture, 50 chambres d’hôtes chez l’habitants.
Comment les artistes peuvent-ils participer à un mouvement de résistance aux phénomènes de gentrification ? Pour Nathalie Marteau, directrice de la Scène Nationale du Merlan, la responsabilité des opérateurs culturels consiste à s’engager aux côtés des artistes afin qu’il puissent inventer de nouvelles formes de présence artistique dans la ville. « Sortir de relations à sens unique où les artistes sont sommés de rentrer dans des cases préétablies ». Cette préoccupation doit être partagée par MP 2013. Mais sa mise en œuvre ne peut être effective que dans la durée. Les contingences économiques servent de prétexte pour justifier que ce travail dans la durée est impossible. Mais, les freins sont avant tout idéologiques. Il convient de développer des outils qui démontreront la possibilité et la faisabilité d’une inscription des artistes dans la durée sur un territoire de vie.
Mais encore faut-il savoir écouter cette parole artistique et admettre qu’elle développe un autre rapport à la pensée et au savoir. Ainsi Jean-François Neplaz, cinéaste et initiateur du Polygone étoilé évoque dans un langage très sensible l’innocence nécessaire pour entrevoir une « ville à venir ». La ville envisagée comme un endroit où l’on accepte de se séparer de certitudes qui en fait ne sont que des illusions de connaissance. Jean-François Neplaz nous invite à placer sur le même niveau de vérité « le berger et l’universitaire ».
L’artiste ne peut pas s’abstraire des enjeux de production. Martine Derain, plasticienne et photographe, considère que la relation avec le « commanditaire » participe de son travail artistique. « Nous avons à avancer ensemble pour rendre le projet artistiquement viable et cohérent. Il faut donc déconstruire la commande avec le commanditaire, jusqu’à la limite du clash ». La rupture n’est pas souhaitable mais, elle doit être envisageable. En somme : le compromis oui, la compromission non.
Patrick Lacoste affirme lui que l’enjeu de société est crucial. « Nous sommes face à une perspective de bouleversement majeur dans la configuration de la ville avec comme conséquence de grands mouvements d’exclusion des populations les plus fragiles. Comment être à la hauteur de tels défis ? ».
Christine Breton insiste alors sur la démarche collective de Pensons le Matin qui a vocation à produire une matière intellectuelle riche et complexe. Ces outils sont notamment destinées aux institutions publiques. Mais dans une relation qui ne relève ni de l’opposition ni de l’assujettissement. Christine Breton envisage la puissance publique comme un miroir qui nous renvoie à nos propres limites et insuffisances. Pensons le Matin n’est pas une instance de dénonciation, mais d’élaboration d’une pensée constructive.
- Villes à-venir : Marseille-Hambourg-Istanbul-Tanger. Projet pluriannuel proposé dans la perspective de Marseille Provence 2013 par le Centre Franco-Allemand de Provence, en collaboration avec l’association Les Amis du Roi des Aulnes (Paris) et le Goethe-Institut (Paris). [↩]